« Mémoire sauvée du vent » — Un rite de traversée à Horta aux Açores, île de Faial

mercredi 25 juin 2008
par Annie Guir

Annie Guir, conférence.
Cf. Album Horta, pour les photographies.

Depuis 1989, j’ai séjourné plusieurs mois par an aux Açores en tant que peintre tout en pratiquant la photographie. Ce lieu m’intéressait dans sa relation à l’histoire de l’Europe et par sa position géographique, à la fois décentrée, en retrait et pourtant à l’initiative des grandes aventures maritimes. Je n’avais aucune connaissance de la navigation, mais j’appréciais la grande étendue de l’océan atlantique, abstraite, avec peu de bateaux à l’horizon. Ces îles où j’entendais parler un portugais ancien me permettaient de travailler sur le motif l’océan, ses reflets, et ses courants…

L’archipel des Açores se trouve dans l’Atlantique, entre Lisbonne et Boston, à deux milles kilomètres des côtes du Portugal. C’est un des continents les plus jeunes, moins de 5 millions d’années, volcanique.
Le volcan Pico qui fait face à Horta s’élève à 2600 m.
Cet archipel, à l’avant de l’Europe, tel un phare, mais aussi tel un quai de départ, tout comme le Portugal, est évoqué par Fernando Pessoa comme « l’occidentale plage lusitanienne ».

Au début du 15e siècle, les Portugais ouvrent les routes maritimes, d’abord vers l’Afrique où ils commencent à établir des comptoirs et ils découvrent par un détour obligé par les vents — la volta — les archipels de Madère en 1418 et des Açores en 1427. Madère est découverte par Joan Gonzalves Zarco, capitaine juif portugais. D’après le dernier film de Manuel de Oliveira, cinéaste portugais centenaire, passionné par l’histoire des grandes découvertes, la mère de Christophe Colon, Isabella Zarco, serait la fille de ce découvreur. Christophe Colon serait portugais, petit-fils illégitime du roi Manuel et de Isabella. Son vrai nom serait Zarco et il se serait forgé le nom de Colon, Christoforo Colomo, porteur de la croix, comme une protection divine et phallique. Toutes les entreprises à la découverte de nouvelles terres ont été commencées sous l’initiative de Henri le Navigateur, Henri d’Aviz., puis après sa mort en 1460 seront poursuivies par Joan II.
Christophe Colon naît en 1451 et se marie avec la fille d’un capitaine de l’île de Madère. Là il observe des plantes, et des objets venus par la mer qui ne sont ni africains, ni européens. Il étudie le régime des vents afin de découvrir les terres à l’Ouest des Açores. C’est un navigateur, qui voyage en Islande, au Cap Vert, mais aussi un grand érudit, qui lit Marco Polo, Aristote, Averroès, Sénèque, Pierre d’Ailly, grand géographe. Il parle le castillan rudimentaire, celui qu’on parle à Lisbonne, connaît et écrit le latin, a une grande connaissance de la géographie. Son frère Bartolomé est d’ailleurs cartographe à Lisbonne. « Quiconque se livre à l’histoire de la navigation désire savoir les secrets de la nature d’ici-bas ».
Il connaît très bien le système atlantique et sait qu’en frôlant l’alizé, on peut gagner le large et que l’on trouve les grands vents d’Ouest, ces vents de retour qui portent vers les Açores et Lisbonne.

Au retour de son premier voyage en 1493, au mois de février, il traverse une très grave tempête au large des Açores, prés de l’île de Santa Maria, sur la caravelle La Nina. Au cours de cette tempête, craignant la mort en mer et l’impossibilité de faire comprendre au monde sa découverte du nouveau continent qu’il appelle Inde, il décide que l’on tire au sort celui qui se rendrait à Santa Maria de Guadeloupe.
Trois pèlerinages sont ainsi tirés au sort avec des pois chiches, l’un étant gravé d’une croix, afin d’accomplir le miracle du sauvetage. Par deux fois, l’Amiral est désigné (pour les pèlerinages de Santa Clara de Moguer et pour celui de Santa Maria de Guadeloupe).
Mais il prend aussi un parchemin, écrit tout ce qu’il a découvert, l’enveloppe dans une toile cirée, l’empaquette, le dépose dans un grand baril de bois et le fait jeter à la mer, priant vivement qui le trouverait de le remettre au roi. Le parchemin ne sera pas retrouvé, mais Christophe Colomb réussira le retour vers Palos et le roi d’Espagne et toute l’Europe apprendront la grande découverte. Colomb devenu amiral considère avoir contemplé le paradis terrestre.
L’Amérique ne reçoit son nom qu’en 1507, un an après la mort de Christophe Colomb, qui meurt seul, une paire de chaînes au dessus de son lit. La carte est imprimée en France, à Saint-Dié, sous l’impulsion de Amerigo Vespucci, qui, parti pour le roi du Portugal en 1501, accoste au Brésil et décrit le nouveau monde comme le paradis terrestre, un pays où les hommes peuvent encore trouver la paix, dans un feuillet de quelques pages intitulé « Le Mundus Novus », document mémorable pour l’histoire de l’humanité. Vespucci corrige l’erreur de Christophe Colomb et parachève ainsi la découverte de l’Amérique. Christophe Colomb sera oublié jusqu’au 19e s, qui en fera un saint, un héros.
Sa découverte d’un continent lointain va amener de nouvelles façons de naviguer, et provoquer d’énormes modifications dans la construction des bateaux, qui se faisait jusque là par transmission orale, ainsi que des modifications alimentaires, et la découverte de nouvelles plantes et animaux.
Tout voyage qui s’achève bien conduit les marins à un sanctuaire choisi par eux dans les moments d’angoisse. Ce que fera Christophe Colomb, rejoignant là la grande tradition votive de remerciement après la tempête.
Les Portugais , qui seront les découvreurs de nombreuses terres marqueront ainsi leurs territoires au fil des jours et au long des côtes sur des lieux significatifs de hautes bornes de pierre, les « padroes », aux armes du roi Joan II, portant le nom et la date de la découverte.
Les navigateurs inscriront dans la pierre leur propre rôle.
Le rocher de Dighton sur la côte américaine en est un témoignage célèbre souvent revendiqué par le Portugal.
Le Brésil est découvert par Cabral, Terre Neuve par Gaspar Corte Real, et quatre ans après la découverte de Christophe Colomb, les Portugais arrivent en contour-nant l’Afrique au cœur de l’Orient.
La mare tenobroso est domptée. L’Europe s’émerveille, partout surgit un pays, une île. L’exploit est accompli, mais l’humanité veut connaître le sens de cette découverte.

Dès le 15e siècle commence la traversée des pêcheurs.
Les documents les plus anciens sur le contact des explorateurs avec les riches zones de pêche du Nouveau Monde datent de 1497, cinq ans après l’expédition de Christophe Colomb.

Giovanni Caboto, marin italien découvre Terre Neuve et la Nouvelle Écosse.
À l’origine, ce fut la France, plus que l’Angleterre qui développa la pêche à Terre Neuve. Dès la moitié du 16e s., au moins 150 bateaux français traversaient l’Atlantique chaque année. En 1602, les Anglais trouvent d’importants bancs de pêche au Cape Cod.

La mer, espace d’échanges et d’affrontements est le symbole de l’infini dans sa toute puissance.
Dans l’Antiquité, c’était la terra incognita. Chez Homère, la mer est sombre, sans limites, sans moissons. Hostile au héros, elle peut être le théâtre éventuel de la mort. Ulysse est l’homme aux mille tours dont l’Odyssée chante son retour sans cesse contrarié. La mort en mer est complète épouvante, car l’homme y perd tout, la vie, le retour, la gloire, jusqu’à son nom. Toute sa vie, et jusqu’à en mourir, l’homme lutte pour se distinguer et échapper à la foule des « sans noms ». Or, la mort en mer réduit tous ses efforts. Lorsque Télémaque s’embarque, Pénélope lui demande s’il veut que le monde oublie jusqu’à son nom.
(Éole est « Aimé des immortels » . Zeus en fait le gardien des vents. Et le maître mot du pilotage est « aller droit »).

Au Moyen Age, les cartes commencent à préciser les contours de la Méditerranée, mais les voyages lointains restent synonymes d’épreuves. L’enfer semble froid et humide comme la mer. Parcourir la mer est une forme de malheur. Avec les premières traversées de l’Atlantique grâce aux caravelles et la circumnavigation de Magellan, le monde marin demeure encore une énigme avec ses récits de tempêtes, de naufrage.
« L’eau pour tout être terrestre est l’élément non respirable, l’élément de l’asphyxie. Barrière fatale qui sépare irrémédiablement les deux mondes. »

L’océan a toujours inspiré la peur et la fascination. La vérification de la rotondité de la terre est connue à partir de 1522 mais on ne connaît toujours rien des fonds marins, on ignore le mécanisme du volcanisme marin et on ne peut expliquer ce qui se passe en mer. Avant d’affronter la tempête et les naufrages, les gens de mer recourent à un ensemble de gestes, souvent extrêmement anciens, qui ont pour fonction d’appeler les bénédictions du ciel plus encore sur le navire que sur l’équipage.
Les constructions navales n’hésitaient pas à figurer la proue sous la forme d’un animal totémique. Le voisinage de la mort encourage à un don aux divinités, marché entre les hommes et le divin. Il fallait du courage pour n’avoir entre la vie et la mort que l’épaisseur d’une table de planche qui n’est que trois ou quatre doigts.

Les ex-votos portent témoignage des peurs, depuis les ancres de pierre (2600 ans av. J. C.) jusqu’aux tableaux naïfs.
L’émigration vers l’Amérique commence, et le voyage en mer est vécu par les migrants comme une captivité.
En 1620, le Mayflower traverse en 65 jours. La mer est un mauvais moment à passer. Les Pèlerins à l’arrivée au Cape Cod remercient le seigneur de retrouver la terre ferme, le vrai élément, leur délivrance.
Tout américain venu d’Europe a dû une fois, lui, ou un ancêtre faire la traversée de l’Atlantique. Les Premiers portugais des Açores ont eux aussi beaucoup émigré vers le Massachusetts, le Brésil…
Les Açores ont été un haut lieu des naufrages et suivant l’exemple de Christophe Colomb, l’acte votif du navigateur en danger répond à la même angoisse, il s’exprime par les mêmes gestes.
Il atteste un miracle ou une intercession bénéfique face à la tempête.
La représentation des tempêtes est un témoignage fréquent des ex-votos, qui sont aussi vieux que la navigation.
Tous les gestes dévotionnels conjurent le péril de mort, assurent le salut. C’est avant tout une reconnaissance. L’ex-voto vient du latin « donaria votiva », don votif, objet promis à la suite d’un vœu.
L’homme, le marin, à la merci des éléments déchaînés, dans le danger, face à la mort implore Dieu par l’intermédiaire de la vierge, d’un saint, il lui promet un Don, une démarche en échange de son salut, le Don étant subordonné à l’obtention de la grâce. C’est un marché. Il est des vœux de toutes sortes, dans toutes les religions, à toutes les époques. C’est aussi sur les grands navires un vœu collectif. C’est tout l’équipage qui s’engage, et l’homme sauvé, le vœu exaucé, il faut remercier. Le vœu est un fait spontané, soudain. L’ex-voto est le don offert en reconnaissance pour l’obtention de cette grâce. Toute une cartographie des dangers naturels et humains pourrait être construite à l’aide des ex-votos, caps, détroits, courants, points stratégiques, les climats, les rivages, du grand Nord, jusqu’à l’Extrême Orient.
Ce sont des objets qui naissent spontanément de la volonté et du cœur des hommes au moment de leur angoisse et qui expriment la relation entre l’homme, la nature et le ciel. Même maladroite, cette représentation est émouvante. Ce sont aussi de vrais documents : représentation précise des navires, détails techniques… qui peuvent prendre différentes formes : maquettes, coquillages, sculptures ou même simples inscriptions, graffitis.
Les métiers de mer étant les plus dangereux étaient propices à l’offrande d’ex-votos. Il y a différents types d’ex-votos :
— L’ex-voto est presque toujours gratulatoire et il se rapporte toujours à un fait précis et le donateur le remet en action de grâces pour la protection ou la guérison obtenue ;
— Il peut être aussi commémoratif ou surérogatoire. Le marin affronté à une vie difficile, où le danger potentiel est permanent, peut à la fin d’une traversée ou d’une carrière remettre un ex-voto qui ne soit pas remercie-ment d’un sauvetage particulier mais la marque d’une protection constante. C’est l’ex-voto surérogatoire.
L’ex-voto commémoratif rappelle le souvenir du péril en mer.
— L’ex-voto propitiatoire se situe avant une grande traversée, lorsque le marin quitte le port pour affronter le large. À Horta, après une escale les navigateurs laissent la trace de leur passage, écrivent le nom du bateau, la date et souvent les prénoms des passagers et coéquipiers.

Selon les siècles, il y a une évolution de la représentation. Il y a souvent deux espaces, l’espace céleste et l’espace humain représenté par le navire.
Avant la révolution et surtout avant 1730, c’est l’action de grâces qui est privilé-giée. Dès les années 1830, dans les ex-votos marins, il n’y a pas de représentation céleste.
La scène marine triomphe. Le personnage central est le navire. L’ex-voto marin est même réalisé au 19e s. par des peintres de marine pour la qualité du trait et l’esthétisme de la couleur.
Picturalement l’ex-voto se laïcise. Au 20e siècle, l’ex-voto marin continue son existence et c’est lui qui résiste le mieux, c’est sans doute ce qui m’a permis d’archiver ces milliers de dessins de la marina d’Horta, que je n’ai pas tout d’abord perçu comme des ex-votos , mais ici en venant à Concarneau, en faisant retour vers les côtes de France reliées plus particulièrement aux Açores par la course des Hortensias, qui est une course nautique, pendant laquelle un hommage est rendu au père de Monsieur Le Maguer ,cette dimension est devenue une évidence.
Si le Portugal est perçu par Pessoa comme un quai de pierre, il semble que le quai de Horta se soit transformé au fil du temps en quai de messages et que ces messa-ges signent un rite de passage au cours d’une traversée.

Ces îles ont été très importantes au 17e et 18e s. pour la chasse à la baleine. Elles étaient le point de rencontre et de ravitaillement des navires américains, anglais et français, et aussi ceux des pays scandinaves. Il est possible, c’est l’hypothèse de Madame Goy de l’Institut Océanographique, que les pêcheurs laissaient des messages et les dates de leurs campagnes de pêche, pour indiquer leurs allées et venues dans l’Océan, pour se faire signe. En parlant avec elle qui a connu les Açores au cours de campagnes océanographiques, elle insiste sur le fait que le message n’est en rien interdit, ce n’est pas un tag. Il est souhaité, il est le bienvenu.
Il devient un message de marins à une communauté de gens de mer au milieu de l’Atlantique.
J’ai souvent admiré l’attitude recueillie et attentive de celles et ceux qui dessi-naient et leur grande dextérité pour représenter une carte, un animal, une fleur, un poème, une odyssée. Il était possible parfois de percevoir l’esprit d’une traversée océanique, de connaître la joie, le bonheur en regardant un dessin ou parfois d’éprouver une grande tristesse face à un dessin exprimant une disparition, ou parfois le malaise en mer. À vrai dire, je me suis passionnée pour ces traces, parce quelles faisaient un lien avec la préhistoire et qu’elles restaient, malgré tout le temps passé à les photographier, énigmatiques. Elles protégeaient certes des accidents de traversée, mais elles exprimaient tout autre chose que les ex-voto classiques.
Cette coutume existe aussi à Madère. Or Madère est elle aussi une île portugaise où les navigateurs avaient coutume de se ravitailler, de passer à l’aller et retour de leurs traversées océaniques. Si les découvreurs au retour sont passés aux Açores, comme Christophe Colomb, Vasco de Gama, les grandes explorations au 18e siècle deviennent surtout scientifiques et passent aussi par les îles portugaises.
Bougainville sous Louis XV avec l’Étoile, la Boudeuse, 250 ans après Magellan, découvre le Pacifique. Il s’agit de calculer les longitudes et de situer les terres sur la carte. Sous Louis XVI, La Pérouse avec la Boussole et l’Astrolabe doit compléter les cartes. Cook en 1768 part observer le passage de la planète Vénus sur le disque du soleil à Tahiti. Sur l’Endeavour au côté des naturalistes, les explorations comp-tent des savants, car il s’agit de mieux comprendre le monde. tant la géographie que l’astronomie. En 1815, à l’exception des régions polaires, la figure du globe terrestre est connue, mais les détails restent à préciser.
Au 19e s., Alexandre de Humboldt, Charles Darwin sont des grands voyageurs scientifiques. Les naturalistes découvrent de nouvelles plantes, de nouvelles espèces, sont des passionnés de botaniques.

La première grande expédition avait pour but de mesurer la forme et la spécificité de la terre, mais elle éveille la curiosité des scientifiques pour la flore et la faune des continents.
Darwin découvre en trouvant les restes d’animaux fossilisés que les animaux ont subi des changements graduels au cours des temps pour s’adapter à leur environ-nement, étudie les grandes tortues des Galapagos, les pinsons, observe sur la côte de Patagonie des squelettes de créatures éteintes. Les espèces de chacune de ces îles s’étaient adaptées à des habitats différents. Le « vieux philosophe » rentre par les Açores. Parti à 22 ans sur le Beagle, pour mesurer les longitudes, il découvre que l’évolution est le résultat d’un processus naturel. L’expédition a duré plusieurs années de 1831 à 1836. « L’Origine des espèces » est publié en 1859 et provoque une effervescence qui est toujours d’actualité. L’expédition du Beagle reste la plus importante qui ait jamais eu lieu, car c’est une exploration du globe dans le do-maine des idées produisant un effet durable sur la pensée humaine.

Entre 1849-1855, Maury mesure la profondeur de l’océan avec un sondeur.
Cette exploration sous-marine est motivée par la pose des câbles.
Pourquoi la pose des câbles ?
En fait, en 1837, pour la première fois, l’invention du télégraphe transforme le monde. C’est une date capitale pour l’histoire de l’humanité. Il est possible de savoir à Paris ce qui se passe à Lisbonne, à Naples, à Moscou, à la minute même. Mais les pays séparés par la mer restent isolés, coupés les uns des autres et l’Amérique reste exclu de la chaîne mondiale. C’est grâce en grande partie à Cyrus Field que ce grand exploit technique, décisif pour l’humanité va pouvoir se réaliser.
Depuis Christophe Colomb et Magellan, c’est un nouveau départ auquel sont associées à la fois la découverte de l’électricité, les mesures de profondeurs et de salinité de l’eau, l’invention d’un câble à la fois solide et souple, résistant aux grandes profondeurs. C’est en fait une entreprise démesurée. La mesure du câble pourrait relier la terre à la lune. Morse lui-même se trouve à bord des bateaux avec techniciens, dessinateurs. L’Agamemnon et le Niagara réussissent à poser le câble en 1858, après avoir bravé de nombreuses difficultés techniques et météo. La transmission océanique réussit à se concrétiser. Pour la première fois, la parole humaine s’échange d’un continent à l’autre de l’Amérique à l’Europe. Mais il faudra attendre encore six années pour que la pose du câble soit un réel succès. Et Cyrus Field traversera de nombreuses fois l’océan pour réaliser avec le bateau Great Eastern l’entreprise de la pose de ce câble. L’Ancien et le Nouveau Monde sont désormais soudés l’un à l’autre. « Les hommes vivent au même rythme d’une extrémité à l’autre de la terre. » Les Açores ont été par leur position géographique au cœur de cette entreprise et ont vu le passage du câble. Le succès du câble encourage les océanographes anglais à exploiter les grands fonds.
La recherche océanographique va avec « Le Challenger » de 1872 à 1876 mesu-rer les courants de surface, l’intensité des champs magnétiques, la température de la mer, et ce sont les débuts réels de la biologie marine avec la création de stations marines, comme à Concarneau. Le Prince Albert de Monaco dès 1885 va organiser de grandes campagnes océanographiques autour des îles des Açores, de Madère et dans le Nord de l’Atlantique. Il étudiera les fonds marins et dévoilera la biodiversi-té de l’océan avec son extraordinaire peuplement animal, mais il observe aussi la Haute atmosphère avec cerfs volants, ballons. Les recherches météorologiques au centre de l’océan permettront de pouvoir prévoir le temps en France, en Angleterre. Les observations météo auront une importance capitale pendant la seconde guerre mondiale, en particulier dans le choix d’une date pour le débarquement en Nor-mandie dès les premiers jours de juin 1944. Si les alliés n’avaient pas alors disposé de relais météorologique dans les Açores, ils n’auraient pas pu prévoir l’embellie du 6 Juin qui rendait possible Overlord.
L’observatoire de Horta sur Faial porte le nom du Prince de Monaco. Et les Açores restent un point stratégique de la défense des alliés.

La ville de Horta, située sur l’île de Faial, face à ce volcan si impressionnant autour duquel tournent les dépressions, a vu se dérouler des événements très importants pour le développement de l’humanité. Ces îles perdues au milieu de l’Atlantique ont permis en fait de relier l’Europe aux Amériques, et au monde entier. Elles ont été au cœur de toutes les grandes découvertes, mais aussi elles ont joué un rôle capital et stratégique pendant les deux guerres mondiales et selon le dire des habitants âgés de l’île, les premiers messages auraient été dessinés par les marins qui allaient combattre en Europe pendant la première guerre mondiale. Car les Açores ont ravitaillé à la fois la marine et l’aviation. Les avions faisaient escale aux Açores pour l’essence.

Ces messages, que j’ai tenté de déchiffrer, comme des messages codés, ne seraient-ils pas un hommage et un remerciement rendu par la génération d’après-guerre pour la liberté sauvée. Avec le développement de la navigation à voile, les messa-ges se sont intensifiés et ce rite de peindre face au volcan, face aux mystères de l’océan et aux mystères du volcan « les mistériosos » sur cette plaque tournante, sur la plaque tectonique elle-même qui relie les trois continents, Afrique, Europe et Amérique, semble rejoindre celui des peintures murales de la préhistoire, faites pour conjurer les dangers mais aussi pour exprimer le monde qui se révèle. Ici à Horta, la peur de l’océan semble avoir été enfin apprivoisée dans un mode souvent ludique, à la fois individuel et collectif, par les humains épris de liberté et de connaissances qui le sillonnent, tel une grande prairie avec sa poésie, sa musique, sa dialectique du temps . La manifestation de la gratitude s’exprime en commun et est favorisée par les traditions religieuses et maritimes de la ville de Horta.
Ces dernières années, l’information a pris une place considérable et les Açores restent une place privilégiée pour la recherche à la fois océanographique et pour la tectonique.
La grande opération « Famous » en 1972 a eu lieu sur les dorsales à 3000 m de profondeur dans les abysses de l’Atlantique et l’archipel est au cœur de la médiane dorsale atlantique, et donc de l’étude tectonique des plaques. La survie de la planète semble dépendre en partie de l’océan.
Les navigateurs sont ici des témoins privilégiés de leur temps et laissent une trace sensible de la civilisation que chacun peut lire, déchiffrer et apprécier.

Annie Guir

Cf. Album Horta, pour les photographies.